Jan Bucquoy, son bar, ses musées

Monsieur le Conservateur des Musées du Slip, de la Femme et de la Frite nous fait le tour du propriétaire. Visite guidée du Musée du Slip au Dolle Mol avec Jan Bucquoy.

Dolle Mol — 52, rue des Eperonniers, 1000, Bruxelles

Jan Bucquoy, sa vie, son oeuvre, son site

Crédit photo : Gautier Houba

Jan Bucquoy n’est pas qu’un cinéaste provocateur, il préserve aussi notre patrimoine national ! À peine arrivés au milieu de ses protégés, il entame la visite :

Il y a une part artistique. Par exemple, Malraux ou Pétain, je n’ai pas leur slip. Donc je prends des photos, je les travaille un peu et je mets un slip sur leur tête. Ça devient de l’art. Ils ont été à la Biennale de Venise, l’année passée. Il y a les deux : les vrais slips et ceux qui deviennent, par la force des choses, de l’art contemporain.


Mais, à l’instar de Duchamp, les vrais slips, à partir du moment où ils sont exposés, ils deviennent des œuvres d’art, non ?
On peut dire ça. Sauf que ceux-ci n’entrent pas « le commerce de l’art ». Ceux-là, je ne les vends pas parce c’est vraiment les œuvres de musée. Je suis directeur du musée ; le directeur du musée ne vend pas ses œuvres, il montre. Donc, là, c’est pour montrer et les autres, si tu veux, servent à financer la tragédie, enfin, la farce. [Rires]

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Raconte-nous l’histoire du Musée du Slip.
Il aura vingt-cinq ans l’année prochaine. Donc 87 ; c’est venu par un lapsus. On était en terrasse avec toute la petite colonie artistique anversoise, des acteurs, des peintres… On parlait qu’il y avait un musée de la BD qui allait s’ouvrir. Et en flamand, c’est « stripmuseum » et moi, j’ai dit : « avec ce slipmuseum ». Et puis tout le monde m’a regardé et a rigolé, genre « ah oui, bonne idée » et en se disant : « Ben, il va pas le faire ». Bon ben, je l’ai fait. J’en ai exposés quelques uns au départ puis j’ai envoyé une demande à Marcel Mariën. Il m’a envoyé une lettre comme quoi chaque musée a un faux, donc voilà, t’as qu’à mettre un faux. Donc, j’ai exposé sa lettre avec le faux.

Mariën, c’est ton père spirituel ?
D’une certaine façon oui. Mais moi, je suis beaucoup plus dans le trash, dans la politique trash alors que lui s’occupait encore de nier la religion, tout ça. Pour moi, c’était des batailles qui étaient finies. Mais sinon, oui, on peut dire ça. Il trouvait que j’étais le dernier dans cet esprit-là. Ses amis surréalistes l’avaient tous quitté sur les chemins de la gloire. Pourtant, à la base, c’étaient tous des anars. À la mort de Magritte tout le monde laissait sa carte de visite à la veuve, Georgette. Sur la sienne, il avait noté : « Il a quand même fini par la casser, sa pipe » ! [Rires] Il y avait un humour, comme ça, chez Mariën.

Qui est présent chez toi aussi…
Oui. Donc, il y a une espèce de distance. Et aussi son amour pour les jeunes filles, quoi.

Là où il est aussi un père spirituel pour toi !
[Rires] Au dernier dîner qu’on a fait ensemble, c’était Nouvel An chez Noël Godin, un an avant sa mort, je crois — il commençait quand même à être âgé. Il y avait une jeune communiste pure et dure. Ils avaient une bonne discussion : elle y croyait toujours et lui, bon, il avait quand même été en Chine, il avait vu ce que c’était le communisme dans la vie réelle, quoi, pas dans les théories. Mais bon, il avait fini par réussir à ce qu’elle le reconduise. Elle est revenue tout ébouriffée : « Oh ! il m’a sauté dessus ! » [Rires]

Est-ce qu’il y a un message dans ce Musée du Slip ?
Le message est très important. C’est le message de l’égalité : « Tous les hommes sont égaux », on a tous un slip. On te dit souvent quand t’as peur de quelqu’un, que tu passes un examen ou quoi : « Imagine-le en slip ». Le pouvoir tombe. Et si tous les hommes sont égaux, il y a un problème dans la société, quoi. [Sourire malicieux]

De quel slip est-ce que tu es le plus fier ?
Non, ben, j’ai pas de… Tous les slips sont mes enfants, hein !
De quel slip est-ce que tu rêves ?
Ce serait merveilleux d’avoir le slip du Pape, évidemment.

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Quelles sont les conditions pour que ton slip soit exposé ?
Ils sont portés mais lavés. Et il faut être connu, quand même ! Sinon, je ne suis pas fétichiste : ce que les gens pensent que c’est un slip, moi, je le mets.

Le Musée du Slip est situé au Dolle Mol. C’est quoi, cet endroit ?
Il a été créé l’année de la mort de Magritte, en 67. [Rires] C’était un lieu, finalement, qui ne servait qu’aux activités subversives. Au premier étage, il y avait une librairie underground — à l’époque, il y avait des bouquins interdits, des bouquins suédois, tout ça, qu’on entrait de Hollande, où il y avait un peu de cul. À un moment, on a été un peu préservés, ici. Amnesty International flamand a été créé ici. Après, le gouvernement de l’ex-Congo belge en exil se réunissait ici, Baader, les gens des Brigades Rouges — des anciens sont encore venus il y a trois ans. Plein d’artistes, Tom Waits, les rockeurs américains, la beat generation – quand ils venaient à Bruxelles, ils venaient au Dolle Mol. Ça a toujours été un lieu de liberté.

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C’est un lieu qu’on trouve souvent dans tes films.
Oui, c’est un lieu qui m’a formé, quand je suis venu à Bruxelles — à ce moment-là, c’était la grande ville pour moi. De Harelbeke, je suis passé… au Dolle Mol, en fait. Et donc, voilà, les barmaids se suivaient… C’était une époque qui était quand même très libertaire.

J’ai toujours participé à la direction des asbl. Elles ont fait faillite, se sont reconstituées, ont pris des directions différentes… parfois, c’était plus culturel et parfois, bon, c’était tenu par des jeunes étudiants.

Et donc, il y a sept ans, le Dolle Mol était fermé depuis deux ans et l’ancien président de l’asbl, un poète underground, a décidé, avec des intellectuels flamands, de faire une procession jusque devant la porte. J’ai horreur des choses mortifères : avec quelques copains (dont un qui était plombier, heureusement !), on s’est dit : « Quand ils vont arriver, on va ouvrir ! » On est entrés de force, on a remis l’électricité, l’eau, le plombier a fermé les fuites et quand ils sont arrivés avec leurs fleurs, pfouit ! Il était ouvert, quoi ! On s’est dit : « Bon, on va tenir quelques jours. » Finalement, on a tenu six semaines puis la police a débarqué, on a été mis dehors, ils ont mis les scellés, on a cassé les scellés, on a passé une journée en tôle, il y a eu un procès puis ça s’est refermé.

Plus tard, le Ministre de la Culture de l’époque, Bert Anciaux a négocié avec le propriétaire. Il ne voulait plus entendre parler de nous, évidemment, il voulait faire un truc de souvenirs ou une pita — j’en sais rien ! Six ans plus tard, on est encore là, on attend le jour où on va nous remettre dehors parce que c’est plus le même ministre de la culture ! [Rires] La culture étant ce qu’elle est, un jour on va se faire ré-expulser et ça va disparaître.

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Le Dolle Mol abrite aussi le Musée de la Femme.
Il y a aussi le Musée de la Femme. J’avais fait une vente de femmes, une vente publique…
Et c’était des vraies femmes, que tu vendais ?
Ben oui. Les femmes sont des œuvres d’art, en fait, c’est ça l’idée. Il faut les regarder comme une œuvre d’art, comme un Van Gogh. C’est très rare, une femme.

Donc tu as posé des vraies femmes sur des chaises et c’était un musée.
Oui oui. Des vraies femmes. Et les gens venaient voir, de partout dans le monde. Il y avait des bus de Japonais ! [Rires] C’était une grande farce, la presse mondiale m’est tombé dessus, je me suis senti un peu obligé de continuer. J’ai une espèce de sens des responsabilités. Le Musée de la Femme, je vais le refaire maintenant que j’ai une vraie galerie rue des Renards, 28. C’est ouvert les samedis et dimanches, c’est un bel endroit. Il y aura tout le Musée du Slip qui va partir là et puis, je vais faire un moment le Musée de la Femme.

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Et le Musée de la Frite, il a disparu ?
Le Musée de la Frite a été vendu au directeur du Musée du Chocolat à Bruges. Les œuvres se trouvent , maintenant. Mais en septembre, le Festival du Cinéma Underground de Breda, le BUFF, passe mes films, et je ferai le musée de la frite : je ferai des frites et des toiles, mes huiles sur toiles, donc, mes torchons.

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 Texte paru initialement dans Feever.