« Home Sweet Home », Benoît Lamy (1973)

Las des multiples humiliations infantilisantes qu’ils subissent dans leur maison de retraite bruxelloise, Jules et ses compagnons d’infortune décident de reprendre leur vie en main dans un joyeux bordel. Vol dans un grand magasin, fuite en Tunisie et siège de l’hospice en faisant la nique à la police, rien n’arrête plus la révolte des vieux ! Entre chansons populaires au bistrot, grève de la mousse au chocolat et danse du ventre tunisienne, quand les vieux combattent l’ennui, on se retrouve à mille lieues des idées reçues.

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Il ne fut pas simple à Benoît Lamy de pouvoir tourner ce film : en 1973, peu de boîtes de production existaient déjà en Belgique et le sujet, bien qu’éminemment soixante-huitard, faisait peur, tant il semblait que le troisième âge n’était pas assez sexy pour ramener les gens dans les salles. C’est finalement le français Jacques Perrin, pour lequel Lamy avait été assistant, qui débloqua les fonds nécessaires à réaliser une collaboration franco-belge avec la jeune Jacqueline Pierreux qui, à l’époque, n’avait produit qu’un court-métrage. Grand bien leur fasse : Home sweet home s’avère un énorme succès. Distribué dans de multiples pays, dont les États-Unis (première fois pour un premier long-métrage belge), il remporte pas moins de quatorze prix dans divers festivals.

Benoît Lamy a coutume de présenter ce film comme un hommage à son grand-père qui s’était échappé de son home et qu’on avait retrouvé à Maastricht. Face à une démographie changeante, le sujet du bien-être du troisième âge était pourtant à l’époque largement tu. Fort de idéaux de mai 68, Benoit Lamy va appliquer ces principes du bonheur ici et maintenant et d’un certain anarchisme souriant à cette tranche de la population. Le film est plein d’un humour léger, tendre et flamboyant. Loin d’un drame social pesant à la Dardenne, on se prend à rêver que Jules et ses acolytes deviennent nos amis, tant ils se montrent inventifs, frondeurs, humains.

« Humain » est le maître mot de ce film, entièrement centré autour de sa fable, de ses acteurs, de leurs émotions. Le casting en est pour le moins étonnant : d’un côté des grandes pointures du cinéma français (Claude Jade, alors égérie de Truffaut, avait alors aussi tourné pour Hitchcock) et du théâtre belge (magistral Marcel Josz en Jules, figure de proue de la révolution des vieux) et de l’autre, une myriade d’amateurs, aux accents bien typiques brusseleir, débusqués par Lamy dans des bars des Marolles (quartier populaire bruxellois) parce qu’ils avaient des gueules. Entre plans à la caméra à l’épaule (très novateur pour l’époque), de multiples scènes de groupe qui suivent la petite troupe dans ses déambulations et gros plans, on sent que le metteur en scène aime ses acteurs.

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La musique accentue ce côté humain et populaire. Loin des idées reçues qui voudraient accompagner la vieillesse de pianos et autres mélodies mélancoliques, nous nous retrouvons ici dans une Brabançonne de troquets, au milieu de cors de chasse et de cuivres, une atmosphère flamboyante où l’on lève de concert son verre de bière en entonnant de bon cœur Ik wil deze nacht in de straten verdwalen du chanteur populaire anversois Wannes Van de Velde.

Malheureusement, et c’est sans doute parce que c’est un premier long-métrage, le film a le défaut de ses qualités : Benoît Lamy semble bien souvent trop plongé dans ce que dégagent ses comédiens pour se préoccuper du reste. Souvent, donc, au détriment de l’image et du montage. Si les gros plans sur cette sympathique troupes de petits vieux servent bien souvent la fable, il arrive aussi qu’ils aient un côté gratuit, documentaire, là où le film aurait sans doute à gagner par plus de souci de l’esthétisme. On s’ennuie rarement et pourtant ce film souffre de bien des longueurs qui auraient pu être estompées au montage. Enfin, on sent souvent le metteur en scène mené par ses acteurs et, dans ce cadre où beaucoup sont amateurs, ce n’est pas toujours heureux.

Ces failles, cela dit, sont autant de tendresses que l’on peut adresser à un film novateur à bien des égards et dont la grande force est le propos : « il s’agit de combattre dès à présent nos démissions et toutes les impostures. » (HENRY CHAPIER, Combat)

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Texte paru initialement dans Directory of world cinema, Belgium.