Freddy Bozzo, organisateur du BIFFF — Mais pourquoi il est si gentil ?

Freddy Bozzo aime les gens. Freddy Bozzo n’a presque plus de voix. Freddy Bozzo est fatigué. Mais Freddy Bozzo est généreux : il a réussi à me trouver un moment entre deux présentations de séances pour me parler du BIFFF, son bébé.

Photos : Gautier Houba

Stoemp rock, Clotilde Delcommune, BIFFF, Bozzo, portraitT’es qui ?
Je me le demande. [Rires] Je suis un passionné de cinéma. J’ai travaillé dans le socioculturel pendant de nombreuses années puis à l’époque, on a créé des cinéclubs. C’était en 82. Il n’y avait pas grand chose qui était fait pour populariser, pour rendre ses lettres de noblesse au genre fantastique. On a fait une grande rétrospective qui s’est appelée Soixante ans de cinéma fantastique et qui a tout de suite marché.

Il faut se dire aussi qu’à l’époque, les films fantastiques, d’horreur, tout ça… ne passaient pas à la télévision, les vidéothèques n’existaient pas encore, le cinéma de genre, ça marchait bien mais ce n’était pas encore les grands blockbusters qu’il y a maintenant. Il y avait une réelle demande.

Comme disent les américains, « we were at the right time in the right place ». Puis on est passés à l’étape supérieure : on a organisé un festival du fantastique avec tous les sous-genres, on a commencé à inviter des gens à venir présenter leurs films en avant-première…

C’est quoi, le BIFFF ?
Une bande de gens qui se connaissent depuis longtemps, qui ont travaillé dans le même milieu et qui se sont retrouvés pour faire partager leur passion. Au départ, on n’était pas payés pour, chacun amenait sa chaise, ses trucs, sa bonne volonté, sa disponibilité. On n’était pas spécialement calés dans le cinéma, mais on avait quelque chose qu’on portait en nous qu’on voulait vraiment faire partager avec d’autres gens qui étaient aussi des passionnés.

Ces gens passionnés qu’on retrouve trente et un ans après, surtout à travers les abonnés. C’est limité à une centaine de personnes qui sont des fanas du genre, qui achètent un pass et se voient tous les films de la sélection, qui attribuent le prix du public. C’est eux qui stimulent le restant du public. Donc, il y a cette émulation. On a toujours été portés par le public. Nous, ce qui nous fait vibrer, ce qui nous a encouragés, c’est la réponse du public, des professionnels, de la presse, de tous ces gens-là qui en font partie depuis le début et qui continuent.

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Une fierté particulière, cette année ?
La fierté, c’est le lieu. D’avoir pu imposer à cette noble dame qu’est le Bozar notre festival. C’était une volonté aussi de leur part de s’ouvrir au cinéma, donc on est tombés encore une fois at the right time in the right place. Et donc, de rendre ce lieu attractif et relax, où les gens se sentent bien. Ils viennent, ils découvrent des choses, ils partagent des choses, ils s’échangent des expériences, des bons moments.

Ce qui fait la force de ce festival, c’est que tu vois des films que tu ne verras peut-être plus ailleurs, tu rencontres des gens qui viennent défendre leurs films. Les gens peuvent les approcher, on ne les met pas en cage. Il y a vraiment une osmose qui se passe.

Et pourquoi, les Bozar ? Vous en aviez marre de Tour et Taxis ?
Là-bas, c’était plus possible financièrement, c’était trop de travail de gros œuvre : installer un plancher, clouer, visser, faire complètement une salle de cinéma. C’est un festival qui s’autofinance presque totalement et c’est toujours tout juste. L’avantage, ici, c’est qu’il y avait un lieu où il n’y avait plus que la déco à faire, même si c’est quand même un sacré boulot.

Et, donc, ici on a trouvé nos marques et le public s’est très vite approprié le lieu, les choses et tout. On est passés à une autre étape. Et si le festival marche bien, je pense qu’on va continuer ici. On prendra évidemment les enseignements de ce qui n’a pas été cette année et on fera toujours mieux, quoi.

Qu’est-ce qu’il s’est passé avec le Bal des Vampires ?
En fait, il y a eu une grève des vampires : ils ont fait « Ben écoutez, cette année, on ne le fait pas. On va peut-être venir à Halloween si on le sent bien. » Blague à part, on a voulu trouver un autre lieu approprié au Bal des Vampires, donc un peu fantastique, près du festival, avec une capacité assez importante. Et toutes ces conditions n’étaient pas remplies. Le lieu qu’on voulait avoir, c’était la Bourse. Mais c’est assez petit, cinq cents places. Puis il y a des expositions maintenant, on aurait été en concurrence avec Léonard de Vinci, c’est quand même un gros morceau [Rires].

On a attendu l’autorisation jusqu’à la toute dernière minute, le festival avait déjà commencé, — tu t’imagines ? — ça devenait vraiment scabreux d’organiser quelque chose comme ça donc on s’est dit « il ne vaut mieux pas ». Peut-être qu’on le remettra à Halloween si on a les moyens, en one shot. Sinon, l’année prochaine, on sera vraiment au point, on s’y prendra à temps et tout. Donc c’est une année de repos pour les vampires et pour nous.

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Animation dans la salle, activités diverses, gens étranges qui font des trucs bizarres : le BIFFF serait-il un énorme défouloir ?
[Rires] Oui, enfin, tu mets le mot que tu veux. C’est un énorme lieu où on s’exprime, où on se laisse aller et où on s’échange des choses. C’est des émotions aussi, c’est des sensations. Autant finalement sur l’écran que dans la salle que dans les couloirs, partout, c’est quelque chose de très vivant, en fait. C’est ce qu’on voulait dès le départ : ne jamais cloisonner le festival. [Il salue un réalisateur en japonais.] Décloisonner les formes artistiques, aussi : on a toujours été ouverts aux peintres, maquettistes, sculpteurs… qui œuvrent dans le genre.

On ne voulait pas d’un truc statique, sobre, austère. Et, de toutes façons, le public veille, il est là pour nous attraper. Même là où il y a un écran blanc sans rien, ils en ont fait vite du cinéma ! Effectivement c’est un public qui n’est pas gentiment assis sur sa chaise. Si les gens en ont envie, qu’ils aillent dans d’autres salles de cinéma mais ici, non, ici c’est tout à fait différent. ([Il crie :] Vincent, j’arrive !) Donc le public est mordu et ils reviennent, un peu à la manière des vampires. Pour nous c’est plus une grande fête qu’un défouloir.

Qu’est-ce qui te fait bander dans le cinéma ?
De voir qu’il y a des gens qui peuvent toujours trouver des choses nouvelles : j’attends toujours d’être surpris. Je le suis, heureusement, c’est pour ça que je continue ! C’est de voir qu’il y a des tas de gens qui viennent nous aider bénévolement, ça devient rare dans les temps qui courent maintenant. C’est de me dire que le festival c’est quelque chose qui compte pour les gens.

Je rencontre souvent des gens en rue qui me disent « oh, Freddy ! c’était extraordinaire, j’ai vu ce film-là cette année-là il y avait untel qui était là et je ne retrouve plus la copie et je râle, j’ai encore le poster du festival, ça m’a réchauffé le cœur : un moment donné, ça n’allait pas bien et puis j’ai retrouvé untel après. » Le genre du trucs qui fait que tu te dis que tu sers à quelque chose.

Qu’est ce qui te fait bader dans le cinéma ?
On a toujours dit « petit pays, petit esprit ». Heureusement, il y a encore des grands esprits en Belgique, mais dès qu’on a des artistes, ils s’en vont. C’est la faute sans doute à une partie des pouvoirs publics : ils ne savent pas reconnaître nos talents. Ils s’en vont et ils reviennent après reconnus, auréolés. « C’est nous qui avons poussés à… » Non, ça ne va pas ! La culture, ça ne fonctionne pas comme ça. Il faut d’abord croire à des choses. Après un moment, le public suivra.

On n’y croit pas trop au sein de notre petit pays. Pourtant quand tu vois tous les palmarès et tout ce qu’ont drainé tous les films belges à l’étranger… On nous envie plein d’artistes. Et en plus on est dans une tradition, surtout dans le fantastique, qui remonte à Jérôme Bosch, à des tas de choses dans l’univers fantastique belge. Je trouve que c’est bien de préserver ça.

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Un plaisir cinématographique honteux ?
Il y a deux, trois ans, on a présenté A Serbian Film, un film très très controversé, très provocant qui a eu des problèmes avec la censure. C’était une démarche des réalisateurs qui allaient à fond dans leur discours. C’était à l’époque de l’après guerre en Serbie. C’est très extrême, avec des scènes violentes très choquantes. Et moi, j’étais très partagé, je me disais « oui mais est ce qu’on ne joue pas le jeu de… ? »

Ce film a ensuite fait le tour de la planète, on a aidé à le faire découvrir. J’ai toujours un petit goût amer parce que j’aurais pu y adhérer de suite en tant qu’amoureux du cinéma : il y a une approche. On ne peut pas se permettre de faire de l’auto censure, on a un rôle culturel à jouer. Je suis un peu honteux là-dessus. Humainement, on s’accroche à des choses, des valeurs, notre éducation… Des choses honteuses ? non pas vraiment : je trouve qu’on peut être fiers de ce qu’on a bâti jusqu’à présent.

Bon maintenant, il y a toujours des ratés. Mais bon on avance, on avance avec notre public, on avance avec tout le monde dans le festival. Et en ça, c’est une aventure. Une aventure qui continue, qui a commencé il y a très longtemps, qui a apporté son lot de chouette sensations, images, odeurs, touchers et… ([il crie :] J’ai presque fini, Gus.) …et donc je suis plutôt fier de ma petite contribution à ces choses-là. Donc voilà, j’espère que je n’ai pas dit trop de bêtises !

 
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Texte paru initialement dans Feever.