Dirk Da Davo (Neon Judgement), la valeur et le nombre des années

Ils sont parmi les pionniers de l’E.B.M., Electronic Body Music. Leur concert au BSF nous a assuré qu’après une trentaine d’années de carrière, leur musique ne perd pas de sa force ni eux de leur créativité. J’ai été très honorée de deviser avec monsieur Dirk Da Davo, moitié du duo louvaniste Neon Judgement (celui qu’on retrouve le plus souvent derrière le synthé) de sujets aussi variés que le punk, ses vacances et George Orwell.

La version originale de cette interview, en anglais, se trouve ici.

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Photos : Gautier Houba

Je pars en vacances. Je m’en vais ce soir ! J’en ai vraiment besoin parce que j’ai été super occupé : mes projets, la musique, le boulot. Du coup, ce soir, je disais au revoir à la Belgique pour quelques semaines.

Pour toujours ?
Non. Pas maintenant. J’ai encore trop de trucs à faire ! Mais plus tard, j’aimerais aller vivre quelque part où il fait beau et où les gens sont relax. [Rire]

Et il y a un pays auquel tu penses ?
Oui. Bien sûr : l’Espagne. C’était prévu ! Mon nom d’artiste, c’est « Dirk Da Davo ». Durant toute ma carrière, on m’a demandé : « T’es espagnol ? — Non, c’est juste que j’adore l’Espagne ! Mais un jour, je serai espagnol ! » [Rire]

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Et tu vas où, en vacances ?
À Fuerteventura. C’est une île des Canaries. Il ne fait jamais ni trop chaud ni trop froid. Il y a un peu de vent. J’y ai déjà été plusieurs fois. Il y a plein d’artistes qui vont là-bas, tu sais, même des groupes des années septante, genre Slade ou les Rubettes, ils vivent tous à Fuerteventura. Il y a plein de musique là-bas. Plein de gens talentueux. Chaque fois que j’y vais, je me dis « Oh ! waw ! c’est de la bonne musique ! » Et c’est sur une île, hein ! C’est à trois mille kilomètres ! Du coup, les musiciens ont vachement du mal à choper des concerts ! [Rires] Pas facile de gagner de l’argent avec leur musique là-bas.

Est-ce que c’est possible pour toi, en vacances, de ne pas penser à de la musique ?
Euh… Non. C’est pas simple, non. Ça me prend au moins deux-trois jours après que je sois arrivé pour vraiment réussir à me libérer… Mais c’est toujours dans un coin de ma tête. C’est comme ça depuis que j’ai quinze ans donc je suppose que ça ne changera jamais. C’est difficile de laisser ça… C’est pour ça que je préfère partir dans des îles. T’as l’île, t’as l’eau, c’est plus facile pour se couper du monde. Ces derniers jours, la dernière semaine, là, avant mon départ, je me baladais avec ma to do list. C’est plus facile de se débarrasser des trucs quand ils sont sur une liste, hein ? J’aime bien ça ! Après, tu t’en vas et c’est bon. Tu combats le chaos ! [Rire]

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Il y a plein de musiciens qui me disent en interview que la musique, c’est toute leur vie, qu’ils ne pourraient pas faire autre chose…
Oui. C’est une passion ! C’est comme devenir prêtre ou quoi, devenir un musicien !
Mais tu baises plus !
[Rire] C’est vrai ! Enfin, pour le prêtre, je ne sais pas mais… [Rire]

Donc, ouais, c’est un peu comme une mission ! Tu vois, quand j’étais jeune — j’avais quatorze ans, un truc comme ça, j’étais super jeune — je me suis dit : « Je veux faire quelque chose d’extraordinaire et aussi m’exprimer ! » Du coup, gamin, je peignais, je faisais des dessins. Puis j’ai rencontré un ami qui jouait de la guitare. Il m’a montré des trucs, des chansons de Neil Young, etc. J’ai trouvé ça intéressant et il m’a appris à jouer. Puis, à dix-neuf ans, j’ai acheté mon premier synthé analogique et ça y était, c’était ça que je voulais faire. Puis je me suis lancé. J’ai eu de la chance, aussi : au bon endroit au bon moment. Ça fait déjà trente ans ! Même plus !

Et je ressens toujours ce besoin d’être créatif. Pour la peinture aussi, mais je ne trouve pas le temps. Plus tard, je veux faire plein de trucs différents pour m’exprimer. C’est comme ça que je survis ! [Rire] C’est pour ma santé ! Ma santé mentale.

Qui es-tu ?
Je suis un passionné. Quand j’ai un but, je fonce. Quels que soient les efforts que ça coûte. Je suis comme un pitbull [Rire] : je mords, je ne lâche pas…

Et je suis tout le temps inquiet, depuis que je suis tout petit. Pour la planète. Les gens. Le système. J’y pense tout le temps. Plus que je ne le voudrais. Mais c’est là. C’est un truc avec lequel je dois apprendre à vivre. Enfin, j’imagine.

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Tu te tracasses plus pour la planète que pour toi ?
J’ai été très inspiré par 1984 de George Orwell. J’étais vachement jeune quand je l’ai lu pour la première fois : ça m’a coupé le souffle, j’ai été super impressionné. Au début de notre carrière, j’ai écrit pas mal de chansons inspirées par ça : TV TreatedToo Cold To Breathe… Donc, c’est ça qui m’inquiète beaucoup. Et c’est frustrant aussi, parce que je me sens impuissant. Je chante des chansons. Et des fois, je me demande si les gens écoutent les paroles. Je chante hyper souvent Too Cold To Breathe en concert parce ça parle de mondes qui s’effritent et tombent en morceaux. Je l’ai écrite il y a trente ans et c’est toujours très actuel, ces paroles. Voilà, c’est ça qui me tracasse, le système qui prend ta vie privée, qui prend ton individualité. Et la politique, aussi. J’aime pas ça.

C’est important pour toi de délivrer un message, mais vous jouez super fort. Du coup, on a du mal à entendre ce que tu racontes…
Euh, je pourrais faire des versions acoustiques ! [Rire] À la Bob Dylan ! [Rire] Ce serait une solution !

Quand on a commencé la musique, on voulait que ça en jette, tu vois. Du coup, on a utilisé une boîte à rythmes et une grosse caisse qui faisait « Paw ! Paw ! Paw ! » Quand on a commencé à jouer, au début des années quatre-vingt, c’était genre « Tscoush ! » Et les gens ! C’était la première fois qu’ils vivaient un truc comme ça ! Personne ne faisait ce genre de trucs à l’époque. On a fait ça comme ça parce qu’on voulait qu’il y ait un truc physique dans notre musique. Que les gens la sentent dans leur ventre.

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Comment ça a commencé, en fait ?
On avait dix-sept ans et on fumait beaucoup de joints. [Rire] On s’est mis à jouer avec un ghetto-blaster. On a enregistré des trucs : on a utilisé une table pour faire le rythme comme ça [Il bat la mesure sur la table] puis j’avais un mélodica et Frank jouait de la guitare un peu comme ça [Mesures plus fortes et plus rapprochées]… On donc a enregistré tout ça et, quelques semaines après, on re-fumait des joints et on a écouté les cassettes : « Ouais, ça donne un truc intéressant ! On devrait acheter une guitare électrique et un clavier et refaire la même chose ! » Donc, on a vraiment commencé avec trois fois rien.

Vous écoutiez du punk à l’époque ?
Ouais. C’était la fin des années septante… On écoutait beaucoup le Velvet Underground. Ce sont aussi des punks, tu sais. Des pré-punks solitaires. Et puis les Sex Pistols sont arrivés et on s’est dit que ce qu’ils pouvaient faire, on pouvait le faire, il fallait juste qu’on trouve l’esprit du truc !

Vous aviez l’impression que vous étiez en train de créer quelque chose de nouveau ?
Non. Non, on a juste fait ce qu’on sentait qu’on devait faire. Au début, la presse nous démolissait : « Blablabla, ces mecs avec leurs synthés, comment ils sont chiants ! » Mais on a continué, on s’est mis à jouer dans des maisons de jeunes trois fois par semaine. Les jeudis, vendredis et samedis. Toutes les semaines. Ils étaient de plus en plus nombreux. C’est ça qui nous a ramené la presse. Tu vois, on a fait un bon bout de chemin ! [Rire]

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Qu’est-ce qui te fait bander dans la musique ?
Les émotions. Quand il y a un truc qui prend en studio : tu crées un truc, tu le mets à fond et t’as la chair de poule ! [Sourire] Tu te dis : « Ok. C’est pas trop mal ! » Ça, c’est l’émotion. C’est l’émotion qui crée la musique. Et plein d’autres choses

Puis aussi comme tout à l’heure sur scène : on joue ces chansons devant un public, il y en a des super vieilles et on essaye de leur donner une nouvelle couleur, plus audacieuse, qui change à chaque fois. C’est ça qui te fait avancer.

Qu’est-ce qui te fait bader dans la musique ?
Le business, la production de masse. Ces quinze dernières années, ils n’ont pas fait grand chose pour protéger les musiciens. Aujourd’hui, on dirait que la musique est gratuite mais si t’es un artiste ou un musicien, tu sais que c’est juste pas possible de faire tout ça gratuitement ! Voilà, je n’aime pas le business ! Je ne l’aime pas mais je dois travailler avec le système. Et, comme je te l’ai dit, le système, hein…

Un plaisir musical honteux ?
Euh… Non. Non, j’en ai pas. Non, j’ai des émotions directes : j’aime ce que j’aime et si je n’aime pas quelque chose…

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T’as quoi, comme actualité ?
Alors, ça fait quelques années que je bosse sur un autre projet qui s’appelle Neon Electronics. Je fais tout tout seul : le business, les bookings, les arrangements, le label…  du coup, ces cinq dernères années, ça a été un peu lent mais là, je viens de finir une compil de Neon Electronics qui sortira le 9 septembre. C’est des morceaux qui datent de 1999, quand j’ai commencé,  à 2012. Du coup, il y aura des concerts qui suivront.

Avec Neon Judgement, on est en train de bosser sur  un projet de reprises mais ça, c’est sur du long terme. Je pense que ça sortira vers 2015.

Et puis, RadicalG et moi, on travaille sur un nouveau projet. N.E., ça s’appelle, c’est juste les initiales de « Neon Electronics ». On va créer un nouveau logo, un nouveau son et puis je veux sortir un album en mars prochain. On a encore six mois, là. Donc, tu vois, j’ai deux-trois trucs à faire !

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Texte paru initialement dans Feever.