Bauduinet et Lethem — le cinéma est un sport de combat

Deux vieux briscards du cinéma hors norme, trois films au BIFFF. Le cinéma est un art fluctuant qui se joue des contraintes. Rires, coups de gueule, passion, Roland Lethem et Patrice Bauduinet nous racontent la difficile aventure qu’est l’exploration cinématographique dans notre petit pays.

Crédit photo : Gautier Houba

Stoemp rock, Clotilde Delcommune, Bauduinet, Lethem, groupeQui êtes-vous ?
Roland Lethem : Je suis un vieux cinéaste. Un vieux de la vieille. Underground, expérimental, surréaliste, provocateur… qu’est-ce qu’on peut encore dire ? Innovateur, un petit peu.

Patrice Bauduinet : Je suis producteur depuis une vingtaine d’années, j’ai produit une soixantaine de films. Je réalise aussi et je fais de la bd. Et j’aime beaucoup travailler avec des gens comme Roland Lethem parce qu’ils ont une notion du cinéma qui m’intéresse. Même s’ils sont chipoteurs, c’est vraiment agréable de faire des films avec eux parce que c’est une autre façon de faire du cinéma et…
R.L. : Chipoteur ?
P.B. : … et il y a le côté humain qui est pour moi super important.
R.L. : Oui, mais attends, il a dit « chipoteur », hein ?

C’est quoi, PBC productions ?
P.B. : Ça veut dire « Pas Beaucoup de Cash », « Prout, Boulette et Cacahouète » euh… ça ne veut rien dire, en réalité. Au départ, c’était « Patrice, Bruno et Christine », puis les autres, ils ont disparu, je suis tout seul.
Et quel est le fil rouge de ce que tu fais ?
P.B. : Le contact humain. Je ne peux produire un film qu’à partir du moment où je m’entends bien avec la personne. J’ai déjà eu des réalisateurs que je trouvais tout à fait puants et leur scénario, génial : je leur ai dit que ça ne m’intéressait pas. Et c’est vrai que je suis plus dans des films en marge, c’est plus ça qui m’intéresse. Ou parfois des premiers films.

Vous faites l’un et l’autre surtout des courts-métrages.
R.L. : Il y a bon film et mauvais film. Bon film, ça n’a rien à voir avec sa longueur. Pour moi, un bon film, c’est un film qui laisse des traces dans la tête des gens. Quand, par exemple, trente ans après, je croise un type qui me dit : « J’ai vu tel film à tel endroit et, nom de Dieu, je m’en souviens encore ! », ben c’est que le film ne devait pas être si mauvais que ça. Même si le souvenir est négatif, hein.

P.B. : Où je suis très content, c’est que, dans les films que j’ai produits, il y en a beaucoup qui ressortent encore même vingt ans après. Souvent, un court-métrage, ça a deux ans de vie. Pour moi, le court-métrage, ça n’amène pas nécessairement au long. C’est une sorte d’expression que j’adore, j’y suis toujours attaché. Le long, c’est pas du tout une fin en soi, c’est une autre forme d’écriture. C’est comme un écrivain qui ne va faire que des nouvelles. Puis, comme je suis un peu fainéant et que les auteurs avec qui je travaille sont aussi un peu fainéants, leur dire : « Oui, on va faire un long ! », c’est un peu compliqué.

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C’est quoi, le cinéma de Roland Lethem ?
R.L. : Un cinéma d’exploration. C’est un jeu avec le spectateur : j’essaie de le toucher là où il ne s’y attend pas, j’essaie de me toucher moi aussi à des endroits où j’ai pas l’habitude d’être touché. Pour un film que j’ai fait en 67, je me suis dit : « Quel est l’endroit où le mec n’a pas envie d’être blessé ? Il y a l’œil, il y a le nombril et puis il y a la bite. Donc, coupons lui la bite ! » Quelques années après, un historien du cinéma m’a dit que c’était la première fois qu’il y avait une castration dans l’histoire du cinéma. J’essaie de déranger le spectateur et de jouer de telle manière qu’il ait des réactions — positives ou négatives, je m’en fous — qu’il rigole ou qu’il hurle. À partir du moment où il s’exprime en salle, je rigole, je jouis, je me pâme…

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Comment tout cela a-t-il commencé ?
R.L. : L’envie de faire des films depuis relativement jeune et puis la toute première année de l’Insas et puis nullissime en technique donc après une année, c’était fini. Puis une ambition de cinéma professionnel : j’ai inscrit mes films dans des festivals de films professionnels. Et quels étaient les films qui foutaient le bordel dans ces festivals ? Ben c’était les miens. Tout s’est enchaîné, sur fonds propres en ne payant personne. Puis j’ai voulu passer au long métrage et j’ai frappé à la porte de la Commission et là, insultes, coups de pieds au cul… Et petit à petit, je me suis dit que ce n’était plus possible à l’âge que j’attrapais, de demander à des professionnels de travailler à l’œil et comme je n’avais pas les moyens de payer, petit à petit, les choses se sont espacées.

P.B. : En réalité, j’aurais voulu pouvoir bien dessiner et je ne savais pas, donc, je me suis dit que la solution la plus simple était de me tourner vers le cinéma, pour essayer de raconter les histoires que j’avais envie de dessiner. Puis quand j’étais petit, je ne rêvais que d’une chose, c’était de voir mon nom passer dans le générique d’un film qui passe dans la salle de mon papa — J’ai réussi ce rêve d’enfance, je suis très content. J’ai créé ma société avec des camarades de l’Insas puis de fil en aiguille, j’ai produit le film d’un copain puis j’ai été vers d’autres personnes et puis — à Roland Lethem : je crois que c’est Noël Godin qui nous a fait nous rencontrer ?
R.L. : Je ne sais plus.
P.B. : Et puis je suis venu frapper à sa porte [à Lethem] et je lui ai mis des coups de pied au cul pendant trois quatre ans pour qu’il me donne un scénario et puis on a fait un film ensemble. Puis j’ai encore donné trois quatre ans de coups de pied au cul puis on en a fait un deuxième. Cette fois-ci, j’espère qu’il ne faudra plus que je lui donne des coups de pied au cul que pendant un an ou deux.

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Comment vous vous démerdez pour produire tout ça ?
P.B. : Dans les films que j’ai produit, je crois qu’il y en a la moitié qui a eu les sous de la Commission et parfois pas beaucoup de sous. Et puis, l’autre partie des films, je les fais sans argent, à la débrouille. Au fil des années, j’ai réussi à m’acheter un peu de matériel, à avoir une station de montage. Donc, si demain on se dit qu’on tourne un film, il faut trouver un budget pour des boissons pour payer la caméra. Six bouteilles de bon vin pour payer la caméra puis on pourra essayer de faire un film.

R.L. : L’avantage, c’est que dans le temps, je louais une salle de montage pour le week end, je travaillais à des heures impossibles. En un week end, le film devait être monté. Tandis que chez Patrice, on y va vraiment à notre aise et on n’a pas la pression. Il y a quand même des luxes dans le côté fauché.

C’est quoi, le BIFFF, pour vous ?
R.L. : C’est le festival numéro un en Belgique. C’est une équipe fabuleuse et hyper fidèle en amitié qui fait des miracles dans sa programmation et dans ses invités. Plus un public tout à fait inhabituel, exceptionnel. C’est un festival exemplaire et je suis très content qu’il soit aux Bozar maintenant. En plus, les Bozar, architecturalement parlant, c’est une petite merveille.

P.B. : Il y a une ambiance pas possible et c’est une des rares fois où les gens réagissent dans la salle. Puis, c’est un terrain de rencontres et de découvertes de films qu’on ne verrait peut-être jamais ailleurs — heureusement, parfois. C’est un des rares festivals où je vais, les autres, je me fais chier.

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Parlez-moi des films que vous y présentez.
R.L. : Le petit bonhomme vert, c’est une science fiction végétale. C’est l’histoire d’une charmante jeune femme qui entre dans une pépinière et qui se fait draguer par une voix, celle du petit homme vert. Il s’est mis dans une plante et il lui propose de faire un petit bonhomme vert.
Il s’agit d’un film d’horreur parce qu’il s’avère que cette plante a quelques « particularités ». Il s’agit d’un film pornographique parce qu’elle succombe à la tentation. C’est un film drôle, en tous cas pour moi. C’est un film qui est extrêmement haletant : on est vraiment bloqué dans son siège. C’est d’autant plus horrible qu’il n’y a pas d’images d’horreur : tout se passe dans la tête des gens, c’est là que se trouvent les choses les plus horribles. Donc je crois que je montre des choses plus horribles que celles que j’aurais pu imaginer. Il passe ce vendredi en première mondiale. J’attends avec impatience de voir comment vont réagir les dames qui se mettront dans la peau de mon actrice principale….

P.B. : Sinon, il y a deux autres films. Il y en a un qui passe en sélection dans les courts métrages qui s’appelle Pilate 53 de Luc Bourgois.

Et toi, Roland, tu joues dedans.
R.L. : Je meurs dedans enfin, je suis mort dedans. Donc, je joue le mort.
P.B. : Il a été tué à l’aide d’un crucifix en plein dans la tête. C’est un thriller fantastique sur base d’un stylo maléfique qui fait faire des choses bizarres. Après, il y a Abracadabra. C’est un long fantastique, une histoire de fantômes dans la communauté Emmaüs. C’est un film un peu autobiographique, c’est le premier long métrage de Lucile Desamory qui a beaucoup travaillé dans les arts plastiques et a fait pas mal de courts métrages en super 8.

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Qu’est-ce qui vous fait bander dans le cinéma ?
P.B. : Il faut qu’un film me transporte dans un autre univers. C’est surtout qui va m’embarquer ailleurs et qui va me parler de ce que je vis. Un truc qui va me séduire, qui va peut-être me choquer — même s’il en faudra beaucoup — mais qui va me faire décoller, qui va faire en sorte que je sois coincé devant quelque chose et qui va me rester dans la tête après. Il n’y en a pas beaucoup. C’est qu’il faut aussi un très bon scénario.

R.L. : Les films qui ont différents niveaux. Mon film préféré, c’est Les yeux sans visage. On se retrouve ici avec une image qui a une douceur extraordinaire, l’actrice a un visage angélique. Il s’y passe des trucs absolument horribles et la raison profonde de cette horreur, c’est l’amour. Le thème du film, c’est un père, un accident de voiture avec sa fille et il la défigure. Comme il est chirurgien esthétique, qu’est-ce qu’il va faire ? Il va lui greffer un nouveau visage. Pour greffer un nouveau visage, ben, il faut en attraper, des visages. Donc, il va enlever des jeunes filles, il va leur arracher le visage et puis il va essayer de le recoudre sur sa fille mais ça ne marche jamais.

Qu’est-ce qui vous fait bader dans le cinéma ?
R.L. : La prétention, les donneurs de leçons, les films d’auteur chiants… Je ne sais pas par exemple comment j’ai pu aimer les films de Godard, même sa première période. C’est épouvantable. Il y a les mecs qui ont des intentions, des idées géniales et qui sont incapables de les faire passer. Ça, ça me hérisse. Et puis tous ces grands noms qui sont portés au pinacle par toute une critique et qui ne me parlent absolument pas, qui ne me disent rien, qui m’emmerdent. Et, évidemment, plus ils sont célébrés et plus ça devient mes bêtes noires. Dans le temps, c’était Bergman, Antonioni, Fellini — surtout Fellini, cette espèce de curé !  Maintenant, c’est Lars von Trier : comment est-il possible de trouver quelque chose à ce gars-là ? moi, je ne comprends pas !
P.B. : Les films thérapeutiques où le réalisateur fait un film pour se soigner.
R.L. : Il y a les films à la première personne, aussi. Les courts-métrages cartes de visite : « Regardez ce que je suis capable de faire ! » et le contenu, c’est totalement nul ! Oui, les plans sont bien imbriqués les uns dans les autres, il y a une certaine direction d’acteurs, il y a ceci, il y a cela. Mais le reste ? Où est le reste ?
P.B. : Et ce qui est horrible, c’est que eux ont des bons dossiers, donc c’est souvent ces courts-métrages qui sont aidés par le ministère.

Stoemp rock, Clotilde Delcommune, Bauduinet, Lethem, BIFFF, côte à côte

Un plaisir cinématographique honteux ?
R.L. : Il y a un film que j’ai adoré [Rires] (il ne va plus me parler après ça), qui s’appelle Un homme et une femme ! Je ne l’ai pas revu mais j’ai adoré quand je l’ai vu.

P.B. : Il y a un film de Gainsbourg qui s’appelle Charlotte for ever, je le trouve génial mais je n’ai encore rencontré personne qui l’ait aimé.

Texte paru initialement dans Feever.